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Le microprocesseur Intel 4004, 50 ans déjà!

Alors que le monde connait une pénurie de puces, retour sur la naissance de la plus célèbre d’entre elles: l’Intel 4004, 50 ans déjà!

Par Anne-Sylvie Weinmann, avocate et data scientist (09.05.2021). Voir son blog.


Le microprocesseur INTEL 4004, une révolution de 12 mm2
Dans le numéro du magazine Electronics News du 15 novembre 1971, la société américaine Intel annonçait officiellement la naissance de son premier microprocesseur: l’Intel 4004. «A microprogrammable computer on a chip!». Une prouesse technologique de miniaturisation: réunir sur une unique puce en silicium l’ensemble des composants et fonctions d’une unité centrale de traitement (CPU) complète, commercialisée en tant que produit. Une première! La naissance de l’Intel 4004, succès collectif, reflet de la synergie de talents individuels combinés, est également l’histoire de passionnés qui ont repoussé moultes limites pour que leurs rêves adviennent.

Un microprocesseur Intel 4004 dans son boîtier broché en céramique. Source: Thomas Nguyen Wikipedia Intel 4004
Un microprocesseur Intel 4004 dans son boîtier broché en céramique. Source: Thomas Nguyen Wikipedia Intel 4004

Une révolution au carrefour du calcul et des circuits intégrés
L’histoire de l’Intel 4004 trouve sa source au carrefour de celle du calcul et des circuits intégrés (CI ou puces). Si le CI a révolutionné le monde du calcul, le micro-processeur révolutionnera le monde tout court. Quand bien même la calculatrice de poche, aujourd’hui si familière, a déjà été formellement inventée par Texas Instrument en 1967, il faudra attendre les premières années de la décennie suivante pour la voir émerger et s’installer sur la scène commerciale du calcul. Dans ce paysage de la fin des années 1960, les calculatrices trônent encore sur les bureaux, alimentées par le réseau électrique. Elles deviennent peu à peu entièrement électroniques, la mécanique s’éclipsant progressivement face aux avancées offertes par les CI, invention révolutionnaire (1958) qui a permis de passer des transistors (1947) isolés soudés à l’intégration sur un semi-conducteur, dès la fabrication, d’un nombre toujours croissant de transistors interconnectés. Ces fameuses puces, dont les Américains sont non seulement les inventeurs mais également les incontestables spécialistes. « En 1968, les Japonais sortaient les premières calculatrices électroniques de table utilisant une centaine de circuits intégrés standards (des boîtiers de la taille d’une pièce de 1 franc) pour effectuer les quatre opérations arithmétiques de base » précise Jean-Daniel Nicoud, qui en 1969 réalisa à la section «calculatrices digitales» de l’EPFL le prototype d’une calculatrice de table portative à pile: la «BIM» (BInary Machine), 2,4 kilos, 110 circuits intégrés pour effectuer les quatre opérations élémentaires sur des nombres de six chiffres. Le jeune pionnier helvétique n’avait pas à rougir devant les Japonais, grands maîtres du domaine.

L’Intel 4004, enfant de l’audace et de l’ingéniosité
A cette époque où l’électronique des calculateurs était à la pointe du développement des semi-conducteurs, c’est à la croisée des chemins entre la supériorité technologique américaine et l’audace du fabriquant de calculatrices japonais Busicom que naîtra l’Intel 4004. Audace innovationnelle: une ligne de calculatrice avec une imprimante et des fonctions mathématiques supplémentaires. Plus audacieux encore, et gardée secrète, la conception de distributeurs de billets, de caisses enregistreuses, de guichets automatiques. Audace architecturale: ces réalisations exigent de la souplesse pour adapter les applications. Masatoshi Shima, jeune ingénieur chez Busicom, opte pour une architecture innovante hybride mariant une approche programmée utilisant la technologie des logiciels informatiques avec du matériel de calculatrice de table (computerized calculator). Audace technologique: il faut augmenter la complexité logique, mais composer avec de nombreux CI standards (modules) disponibles sur le marché n’est pas envisageable. Le nombre de puces, soit le volume et le coût de la partie électronique, doit impérativement être réduit. «Si une société avait besoin de grandes quantités, elle pouvait commander des circuits «sur mesure» et réduire le nombre de circuits sur la carte» explique Jean-Daniel Nicoud, qui illustre son propos avec les recherches et développements sur les calculatrices menés en 1968-70 à l’EPFL: «Nous avions obtenu le financement pour faire réaliser par le CEH (Centre Electronique Horloger SA, à Neuchâtel, devenu CSEM) un jeu de neuf puces personnalisées en technologie CMOS à faible puissance pour une calculatrice électronique de poche «MIM» (MIniature Machine). Malheureusement, la fabrication du premier circuit a pris trop de retard. A fin 1971, un seul circuit avait été fait et les Japonais arrivaient déjà avec leurs calculatrices de poche. Le CEH a tout arrêté». Busicom passe du prêt-à-porter au sur mesure; le tailleur sera Intel. La firme californienne, fondée récemment par Robert Noyce et Gordon Moore, dispose d’une technologie prometteuse qui permet d’intégrer à large échelle un très grand nombre de transistors sur une seule puce. Le cahier des charges nippon représentait toutefois un défi colossal pour la jeune société créée dans le but de développer des mémoires à semi-conducteurs et inexpérimentée dans le domaine des circuits dits à logique aléatoires (en opposition à la structure régulière des mémoires). La capacité de développer de tels circuits est pourtant l’élément clé de la parfaite réalisation des 8 puces spécialisées (dont deux pour la CPU, et certaines intégrant plus de 5000 transistors) conçues par Masatoshi Shima et commandées par Busicom. Pour des raisons financières, en avril 1969, Intel accepte néanmoins la mission. Après examen, il s’avère que le projet requiert le développement de 18 circuits spéciaux et que la nouvelle technologie d’Intel adaptée pour la fabrication de mémoires, sa spécialité, ne convient pas pour une calculatrice. Trop complexe pour la toute jeune société californienne! Trop complexe? En apparence seulement! Ingenuity was around the corner. La curiosité d’un homme auquel n’incombait initialement qu’un rôle de liaison entre les équipes américaine et japonaise ranimera le projet. Marcian «Ted» Hoff, connaisseur averti des mini-ordinateurs, machines utilisées dans de grosses applications industrielles, s’en inspire pour sortir Intel de l’impasse. Il simplifie radicalement la complexe architecture envisagée par Busicom, dont les puces encapsulées dans de grands et coûteux boîtiers menaçaient, à eux seuls, le respect du budget. Il propose une solution programmable, universelle et polyvalente. Secondé par Stanley Mazor, Ted Hoff met au point un concept architectural épuré d’un ordinateur à usage général programmable pour exécuter les fonctions d’une calculatrice. Ce concept réduit, présenté à Busicom en octobre 1969, forme une famille de quatre puces seulement, son cœur est le 4004. La société nippone l’adoptera.

«La simplicité est la sophistication suprême», affirma le génial polymathe Léonard de Vinci. La simplicité, on y est! Le temps de la réalisation est arrivé. Or, Intel n’a ni le personnel, ni la méthodologie, ni les outils de design à la main (pas de conception assistée par ordinateur à l’époque) et de vérification requis pour donner vie à cet audacieux ensemble, et plus particulièrement au CPU 4004. Tout manque. Le projet prend du retard, alors que des délais, audacieux eux aussi, ont été promis. Là encore, ingenuity was around the corner. L’homme providentiel s’appelle Federico Faggin, et rejoint Intel en avril 1970. Ce bourreau de travail, aidé de Masatoshi Shima, et d’une équipe constituée peu à peu, conduit à son terme et en un temps record cette délicate phase pavée d’innovations. «It works!» s’exclamera-t-il, soulagé, une nuit de janvier 1971. Le microprocesseur 4004 est né! 2300 transistors interconnectés sur un minuscule morceau de silicium de 3,0 mm x 4,0 mm grâce à son invention: la silicon gate technology (SGT) avec buried contacts et bootstrap loads. Il écrira plus tard qu’il avait pressenti que la nouvelle frontière se nichait dans cette technologie. Que de frontières ce joyau technologique de 12 mm2, protégé dans un boîtier DIP 16 broches en céramique, contribuera à repousser! Dans le creux de la main, tient une puissance de calcul comparable à celle de l’ENIAC, mastodonte de 30 tonnes, secret de guerre américain dévoilé en février 1946.

Glen Beck et Betty Snyder en train de programmer l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer) à Philadelphie (USA) (photo prise entre 1947 et 1955, Wikipedia ENIAC).
Glen Beck et Betty Snyder en train de programmer l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer) à Philadelphie (USA) (photo prise entre 1947 et 1955, Wikipedia ENIAC).

Une explosion d’inventions
Federico Faggin, visionnaire, perçoit très tôt l’énorme potentiel du 4004 pour d’autres applications que des calculatrices, notamment pour les applications étiquetées aujourd’hui «contrôle embarqué» (embedded control). Vision mise en œuvre une fois levée la clause d’exclusivité en faveur de Busicom, contre une réduction du prix des puces. La commercialisation de l’innovante famille MCS-4 (Micro Computer Set 4-bit) est dopée par une campagne promotionnelle d’envergure et pionnière, sous la bannière prophétique: «Announcing a new era of integrated electronics».

Première page de la fiche technique de la famille de quatre puces MCS-4 dont le microprocesseur Intel 4004 constitue le cœur
Première page de la fiche technique de la famille de quatre puces MCS-4 dont le microprocesseur Intel 4004 constitue le cœur

L’ère de l’électronique intégrée débutait, avec pour pierre angulaire quelques millimètres carrés de silicium intégrant une CPU complète autour de laquelle se développeront une myriade d’applications. Le micro-processeur a permis d’accroître la fiabilité et la puissance des équipements électroniques traditionnels, en réduisant simultanément leurs coûts. Il ouvre également le champ des possibles: intégrer de l'électronique à un prix désormais accessible dans une multitude d’appareils né d’une explosion d’applications encore inconnues en 1971. «A l’époque on savait construire des machines qui étaient nécessairement des machines spécialisées. Le microprocesseur a permis de passer au général. Au lieu de chaque fois inventer un schéma logique on programme les instructions nécessaires à l’application» précise Jean-Daniel Nicoud, dont l’ancien étudiant Jacques Léderrey et le pionnier industriel Georges Matile (OXY Metal Finishing, Genève) mettront au point, autour du 4004, une pompe à essence automatisée avec affichage dans la poignée, ou encore un mesureur d'épaisseur ultrasensible pour le plaquage d’or. «Des circuits intégrés pour des applications comme les calculatrices, les contrôleurs industriels, le pilotage des fusées. C'est là que les retombées seront importantes et immédiates. Il y avait tant d'applications simples liant des capteurs, moteurs et affichages» éclaire le père de la micro-informatique suisse, rendue possible par l’avènement du microprocesseur. Le 4004, aube de la troisième révolution industrielle, a ouvert la voie aux générations suivantes de microprocesseurs Intel et à des applications toujours plus sophistiquées. Au 8008 (1972), succède le 8080 (1974), premier microprocesseur assez puissant pour piloter un clavier-écran, comme le Smaky 1 (Noël 74) et les suivants construits sur les bords du Léman.

Le 4004: 2300 transistors; le 8008: 3500 transistors; le 8080: 6000 transistors, etc. etc. Aujourd’hui les microprocesseurs intègrent des milliards de transistors. Gordon Moore avait vu juste! Le microprocesseur, minuscule mais omniprésente présence, bien au-delà de l’informatique. Impact vertigineux que ces 12mm2 ont eu sur nos vies et l’histoire de l’humanité; cinquante ans déjà!

 

Les quatre inventeurs de l’Intel 4004 au Computer History Museum à l’occasion du Fellows Award (20/10/2009) (source: Dicklyon, Wikipedia en langue allemande Intel 4004)


Références, et pour aller plus loin


Jean-Daniel Nicoud

Une vie d'inventions

Jean-Daniel Nicoud, un des pères de la micro-informatique suisse.

Par Anne-Sylvie Weinmann, avocate et data scientist, sur la base de propos recueillis le 02/11/2020 lors d’un long entretien via Zoom, paru le 06/04/2021 sur son blog.


Ce sera l’électronique digitale!
La vie de Jean-Daniel Nicoud est de ces vies qui contribuent à façonner le cours de l’histoire. Ce pionnier vaudois de la micro-informatique n’a eu de cesse de mettre son ingéniosité et sa créativité au service de ses rêves de miniaturisation. Miniaturiser au bénéfice des individus. L’année 1966 constitue un moment charnière dans le parcours du physicien et mathématicien de formation, alors âgé de 28 ans. D’un sac contenant mille transistors offerts par Ebauches SA pour les ateliers de loisirs qu’il organisait les mercredis après-midi au collège de l’Elysée, est née une véritable passion: «cela a été un déclencheur pour toute ma carrière»; ce sera l’électronique digitale!

Jean-Daniel Nicoud
Jean-Daniel Nicoud aux 50 ans de l’EPFL (2019)

Le Smaky: une famille de micro-ordinateurs, une histoire de famille
Devenu professeur à l’EPFL en 1973 au Laboratoire des Calculatrices Digitales (LCD), renommé ultérieurement Laboratoire de Micro-Informatique (LAMI), entouré d’équipes dynamiques dont il aime à répéter l’excellence du travail accompli, Jean-Daniel Nicoud a su déceler et développer les possibilités inouïes ouvertes par les nouveaux composants que l’électronique émergente lui offrait: le transistor (1947), le circuit-intégré (1958) et le microprocesseur (1971). La révolution numérique était en marche pour l’humanité, alors que débutait une aventure de 55 ans d’interface humain-machine pour Jean-Daniel Nicoud.

Si l’inventaire de ses inventions est trop vaste pour le parcourir en quelques lignes, un fil rouge invisible les relie néanmoins: une fascination pour la miniaturisation. «Je cherchais toutes les solutions possibles pour miniaturiser et puis rendre human friendly» dit-il le regard pétillant. La fameuse «Mother of all demos» de Douglas Engelbart en 1968 impressionne Jean-Daniel Nicoud. Dans cette présentation mythique, le pionnier de l’informatique américain présente l’interface humain-machine du futur: «Il avait un clavier, un écran, il communiquait, il faisait ses présentations à 50 kilomètres de son ordinateur. Il faisait des trucs extraordinaires». Le père de la souris considérait ses inventions comme une possibilité d’augmenter l’intelligence, et aura une profonde influence sur Jean-Daniel Nicoud: «Cet aspect me conduisait à trouver des solutions miniatures pour avoir un petit clavier, un petit affichage, quelque chose qui soit le plus possible intégré à ma personne».

Les mini-ordinateurs en 1971 visaient les applications industrielles. Avec les annonces d'Intel autour de la commercialisation du microprocesseur 4004, une unité centrale de traitement complète sur une seule puce (cinquante ans cette année!), le micro-ordinateur devenait une petite boîte. Jean-Daniel Nicoud a passé quelques mois chez Digital Equipment, à Boston. Les contacts noués alors qu’il travaillait dans l’entreprise américaine lui ont facilité l’accès à la nouvelle technologie et permis de concrétiser le Smaky (SMArt KeYboard).

Ce qui semble une évidence aujourd’hui, constituait un défi gigantesque au début des années 1970: «A l’époque il y avait des gros ordinateurs mais ils ne m’intéressaient pas du tout, parce que l’accès à ces ordinateurs n’était pas convivial. On amenait son programme, on venait chercher le résultat le lendemain, c’était coûteux; c’était un autre univers qui intéressait des gens qui avaient des besoins de calculs scientifiques».

La magie de Noël opère également dans le monde informatique! Fonctionnel à Noël 1974, le Smaky 1, premier micro-ordinateur suisse et premier né d’une longue lignée de Smakys voit le jour. Le Smaky 2 réalisera le rêve du jeune professeur Nicoud de transporter son ordinateur, écran compris, dans sa mallette. Il est possible de mettre les Smakys 4 en réseau, une première! Le Smaky 5 (le Scrib), un portable (de 16 Kg!) pour journalistes développé avec Bobst Graphic. En 1978, Raymond Morel, un autre pionnier et professeur au Collège Calvin à Genève, a un mini-ordinateur. Il souhaite des Smakys 6 pour initier les élèves à la micro-informatique. Cathi Nicoud, mathématicienne et épouse de Jean-Daniel Nicoud, fonde Epsitec avec un étudiant pour commercialiser le Smaky 6, ainsi que les modèles qui suivront jusqu’au milieu des années 1990, lorsque s’achève l’épopée des Smakys, quelques 4’500 exemplaires vendus plus tard, intégrant de modèle en modèle les nouveaux processeurs et mémoires. L’épopée s’achève? Pas tout à fait. Aujourd’hui encore le Smaky continue à vivre par émulation grâce au Smaky Infini. «Le comportement du processeur qu’on utilisait dans le Smaky est simulé», précise heureux Jean-Daniel Nicoud. Libre pour toujours, le logiciel des Smakys devient accessible à tous en 2008 à l’occasion des trente ans d’Epsitec et du départ à la retraite de sa directrice Cathi Nicoud. Epsitec, remise à Pierre Arnaud, un doctorant de Jean-Daniel Nicoud qui la fera croître en gardant son esprit collégial, commercialise aujourd’hui les logiciels de gestion Crésus, initialement développés sur… Smaky 6!

Les Smakys, principalement destinés aux écoles de Suisse Romande, étaient également le fruit d’une dynamique collaboration avec le corps enseignant: «le prof qui avait une idée pouvait en parler et deux jours après il avait son programme, la fonction avait été ajoutée». Du sur mesure haut de gamme! Une équipe de professeurs enthousiastes se développe autour du Smaky.

Une question jaillit. Pourquoi les Smakys - micro-ordinateurs en avance sur leur temps, rivalisant sans rougir avec ce qui se faisait de mieux Outre-Atlantique (Macintosh d’Apple, compatibles IBM), prouesses technologiques, ordinateurs francophones aux voyelles accentuées, multitâches équipés de nombreux logiciels, graphisme et interface conviviaux - n’ont-ils pas conquis notre quotidien? La chute du prix des ordinateurs personnels cumulée à l’augmentation impérative des forces de travail pour répondre aux nouvelles exigences logicielles engendrées par l’avènement d’Internet auront raison du micro-ordinateur made in Switzerland. Croître, rationaliser pour rivaliser avec les futurs géants américains aurait représenté un changement de paradigme radical bien loin de l’état d’esprit qui animait Jean-Daniel Nicoud et son équipe: des pionniers motivés par les nouvelles technologies et la recherche. Une dynamique commerciale féroce ne s’inscrivait pas dans leur carnet de route. Cette extraordinaire aventure humaine constitue l’aspect méconnu de l’histoire des Smakys, écrite par une constellation de passionnés innovant loin de tout diktat commercial: le laboratoire de Jean-Daniel Nicoud à l’EPFL, Epsitec, une entreprise neuchâteloise qui assemblait les circuits imprimés, Jean-Luc, le fils du couple Nicoud, qui s’occupait des câblages et de l’assemblage final, un ami employé aux PTT qui dépannait les machines bénévolement sur son temps libre, à l’instar d’un professeur de travaux manuel qui construisait les boîtiers métalliques. Jean Daniel Nicoud amusé précise: «C’était une équipe distribuée parce que le bureau d’Epsitec était une table de cuisine débarrassée trois fois par jour pour nourrir cinq enfants».

Smaky 2 (1975) transportable dans la malette de Jean-Daniel Nicoud
Smaky 2 (1975) transportable dans la malette de Jean-Daniel Nicoud

Rongeur honni de nos caves devenu un classique de l’interface humain-machine
Jean-Daniel Nicoud, mû par une volonté constante d’améliorer l’interface humain-machine a joué un rôle clé dans l’arrivée de la souris informatique et ses premiers développements en Suisse. «J’avais vu Doug Engelbart. Je croyais dans la souris comme moyen d’interaction». En 1972, il améliore la souris en bois du pionnier américain en remplaçant les potentiomètres par des encodeurs optiques. Plus besoin de la soulever! Les nouveaux prototypes se suivent régulièrement au gré des idées: les roues de la version originale échangées contre une balle de ping-pong, puis l’acier remplacera le plastique. Mais une souris n’est utile qu’avec un écran digne de ce nom, «l’écran était juste capable de faire du texte, on ne pouvait rien faire d’utile avec une souris à l’époque. Il fallait un écran graphique». L’objet tant attendu arrivera enfin au début des années 1980.

Dans notre pays, seul le laboratoire de Jean-Daniel Nicoud pensait à la souris. En 1979, Niklaus Wirth, un autre pionnier suisse de l’informatique, professeur à l’ETH et père du langage Pascal, passe commande à son retour des USA d’une cinquantaine de souris nécessaires à sa station de travail graphique Lilith; cette commande donnera une impulsion essentielle au développement de la souris, la propulsera hors du laboratoire qui l’abritait, pour aboutir à un fleuron de notre industrie technologique: Logitech. Pour répondre à cette commande, André Guignard, horloger de formation et mécanicien de Jean-Daniel Nicoud, conçoit une souris mécanique à coque ronde. Il en fabrique une centaine avant que la fabrication ne soit, dès 1981, sous-traitée à une entreprise horlogère combière: Dépraz. La jeune société Logitech qui distribue la souris Dépraz aux Etats-Unis, dispose en son sein des compétences d’ingénieurs de talent, souvent anciens élèves de Jean-Daniel Nicoud, au nombre desquels un certain René Sommer. Il sera le premier à pouvoir intégrer un microcontrôleur dans une souris, améliorant ainsi significativement l’interface humain-machine. Dotée d’une souris compétitive, la société lémanique s’engouffre dans ce marché naissant, et démocratise la souris. La suite florissante de cette histoire écrite à plusieurs mains est connue.

Souris diverses
Souris diverses

Une retraite active: avions et logidules
Au tournant du nouveau millénaire, Jean-Daniel Nicoud prend sa retraite de l’EPFL, et retourne à ses premières amours: les avions. Après les modèles réduits en balsa de son enfance, le planeur «Chanute» de ses 20 ans, il nourrit un rêve volant teinté de technologie: «J’avais envie d’avoir un avion qui vole dans une salle» avoue l’œil vif l’enthousiaste pionnier. Il le réalisera! Ce léger (6 grammes!) cousin des drones permettra le premier "robot volant", objet d’une thèse de EPFL qui portait en elle les germes de la future société senseFly.

Au cœur de la vie de Jean-Daniel Nicoud se trouve une valeur cardinale: la transmission. «Ce qui a toujours été ma vocation: d’essayer de passionner des jeunes pour qu’ils fassent quelque chose à leur niveau». Animé par une passion de l’électronique demeurée intacte, l’infatigable inventeur continue de réaliser des outils pédagogiques appropriés pour aider à comprendre les concepts et les solutions technologiques à la base de l'informatique. L’amélioration des logidules, petits cubes électroniques qu’il a développés il y a 50 ans à des fins pédagogiques, remplit pleinement les journées de cet enthousiaste octogénaire. Après avoir vu les logidules former des générations de futurs ingénieurs-EPFL, Jean-Daniel Nicoud repense aux concepts de base de l'informatique que l'on ne peut bien assimiler qu'en manipulant des modules électroniques, logiques et informatiques; «la physique de même exige d'expérimenter à tous les âges» souligne Jean-Daniel Nicoud qui, en ce début de printemps 2021, vient d’envoyer pour fabrication les dessins de six nouveaux logidules avec un clavier, un écran graphique. «Un clavier, une mémoire, un petit écran pour créer et exécuter des miniprogrammes. Les derniers de la famille Logidules 2021» pense-t-il. Les derniers? Face à tant d’inventivité, le doute demeure possible. Outils pédagogiques du futur? Voilà le destin qu’on leur souhaite!

Une partie des Logidules de la famille 2021
Une partie des Logidules de la famille 2021 (©Didel Jean-Daniel Nicoud)

«Le progrès éducatif, est-ce un simulateur de plots pour bébé, ou faut-il garder le contact avec le réel? C'est le pari des logidules pour comprendre à l'école les bases de l'informatique» (Jean-Daniel Nicoud)

Un écrin précaire: le Musée Bolo
Le Musée Bolo abrite sur le site de l’EPFL une exceptionnelle collection d’ordinateurs et objets liés à l’histoire de l’informatique, parmi lesquels le public peut découvrir les trésors d’ingéniosité développés par Jean-Daniel Nicoud et son équipe. L’accès à ce patrimoine unique qui a fait entrer l’humanité dans l’ère numérique est toutefois menacé. Fin 2020, le musée a mené une campagne d’appel aux dons qui couvrent le budget 2021. Mais après? Tout soutien demeure précieux, chaque don compte, aujourd’hui encore, afin de pérenniser ce petit bijou, dont l’équipe collabore avec le château de Prangins (Musée national suisse) pour la tenue, pendant l’année 2021, d’ateliers logidules.